C'est difficile en fait de savoir ce que je ressens au fond, là-bas, près du coeur je pense. Pas loin de l'estomac non plus. Tu sais tu peux plus manger, tu peux plus regarder les gens dans les yeux et souvent, la nuit, tu pleures. Demain matin, je m'en vais. C'est
incroyable l'effet que ça me fait. Pourtant c'est peu, oui très peu, à peine trois petites semaines, entrecoupées de jours de congés, mais tu sais je suis encore petite, encore fragile, et parfois je m'effondre sur moi-même, je trouve injuste mon corps qui grandit et mon esprit qui se raisonne, je trouve insoutenable de chausser
du 38 et d'avoir mon permis. Ce qui me manque formidablement au fond, c'est d'imaginer que je vous reverrais si peu, tous autant que vous êtes, j'fais ma fiere, ma grande, mon adulte, je pars
vivre seule dans une grande ville loin de toute mon enfance, j'en ai des crampes et des faiblesses tu sais, et le plus dur c'est que c'est inexprimable.
J'ai revu Manon hier soir. ça fait du bien, c'est un peu comme ma seule garantie. Je suis sûre de la revoir toute ma vie,
de ne jamais la perdre de vue. Les vies sont si faciles à transformer, à isoler. ça me désole. Je mélange tout. Mais y'a les Cowboys fringants qui me parlent des enfants africains qui meurent de soif et là, si vous me voyiez, vous auriez de quoi rire.... Les petits fleuves qui fuient mes yeux s'intensifient et se taisent.
C'est le vide. Encore lui. Sournois et laid. Parfois il est sublime, surtout le soir, allongée
dans l'herbe, quand il se montre face à toi, noir et sintillant. Mais parfois aussi, il est blessant à en mourir. Tu veux l'oublier en t'occupant comme tu peux, mais il est latent, en toi, et
quand tu te vide l'esprit, il réapparait, c'est le cas de la dire. La solitude qu'il induit. Les adultes sont seuls. Je ne veux pas grandir. Je
veux continuer à vous voir, à rire, à pleurer, je ne veux pas me figer derrière les armures anti-sentiments et anti-sensations que les grandes personnes se construisent pour faire bonne figure et
pour être présentables en société. Ma petite communauté. Voilà. Sans être jugée ni chatiée.
Je vous aime. C'est dit tellement banalement.
Je t'aime. T'es trop loin. Tu m'envoies les photos du narguilet? Reviens dormir avec moi..............................
Et j'écris pour mettre des mots que je ne trouve pas sur des sentiments que je ne réalise pas. Je tourne en rond dans une sphère inutile. Je n'aime pas les mots trop imprécis. Mais
sans eux, en fait, je ne suis plus rien. Plus rien. Plus rien...
(Il ne reste que quelques minutes à ma vie, tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis, mon frère est mort hier au milieu du desert, je suis maintenant
le dernier humain sur la terre... Les Cowboys Fringants.)